dimanche 5 octobre 2008

Pyramides d'Egypte 2 ( L'édification des premières pyramides )

Une sépulture à l'échelle royale


Le tout début de l'Ancien Empire vit l'Egypte entrer dans une ère nouvelle, durant laquelle près d'une centaine de complexes pyramidaux aux dimensions très diverses seront érigés, le long de la rive occidentale du Nil. Ce fleuve incarna très longtemps la contrepartie terrestre d'un fleuve céleste parfois assimilé à la Voie Lactée, cette longue traînée blanchâtre qui, depuis la nuit des temps, divise le ciel nocturne en deux parties distinctes : une section australe centrée sur le pôle sud céleste, invisible depuis la Terre d'Egypte, d'une part ; une section boréale englobant l'ensemble des constellations circumpolaires, d'autre part.
Sur la face nord, en direction de ces mêmes "impérissables", se situait généralement l'unique entrée de la pyramide royale, véritable point d'orgue de chaque complexe architectural. Cet édifice creusé dans la roche donnait accès à une descenderie ou à un puits profond aboutissant à une chambre centrale contre la paroi occidentale de laquelle était bien souvent disposé un sarcophage de pierre très dure (granit, basalt, ...), parfois accompagné de vases canopes, ces quatre récipients contenant les viscères du défunt. A l'intérieur de quelques ensembles datant de l'Ancien Empire, tels ceux attribués aux pharaons Djoser (dynastie III), Mykérinos (dynastie IV), Djedkarê-Isesi (dynastie V) et Merenrê (dynastie VI), furent également découverts les restes de plusieurs momies royales.
Forts de ces constatations, une grande majorité de chercheurs attribuèrent aux pyramides la fonction de tombeau royal, qualifiant ces complexes architecturaux de complexes funéraires. Ainsi, chacun des différents éléments (temples, tables d'offrandes, fosses à barques, ...) composant ces ensembles pyramidaux parut-il s'inscrire dans l'accomplisement d'un rituel funéraire, destiné à accompagner Pharaon défunt dans le monde de l'au-delà. Ces sépultures royales aux dimensions gigantesques succédaient progressivement ainsi aux mastabas - terme arabe signifiant littéralement "banc" - ayant abrité les dépouilles mortelles des pharaons issus de dynasties antérieures.

La pyramide à degrés de Djoser à Saqqarah (dynastie III)

Imhotep, un architecte de talent

Il semble que la forme pyramidale ait fait sa première apparition au tout début de l'Ancien Empire, sous le règne du second roi de la IIIème dynastie (2690 - 2613 avant J.C.), l'Horus Neter-ir-Khet, plus généralement connu sous le nom de Djoser. Située à grande proximité de Memphis, alors capitale de l'Egypte unifiée, la nécropole de Saqqarah abritait déjà, plus au nord, les sépultures des pharaons ayant régné sous les deux dynasties précédentes, des mastabas aux dimensions importantes et à l'ornementation soignée. Aux dires des nombreux archéologues ayant travaillé des années durant sur ce site, tel le français Jean-Philippe Lauer (1), la Pyramide à Degrés de "Celui qui est plus divin que la confrérie des dieux" aurait primitivement consisté en un simple mastaba : massif dont les structures interne et externe différaient cependant considérablement de l'architecture précédemment développée au sein des anciennes sépultures royales. Ainsi, l'emploi de pierres de taille dans la construction de ce "château de l'âme" succédait-il à l'utilisation initiale d'un matériau nettement plus friable et donc éphémère, la brique crue. De même, un puits donnant accès au noyau central laissait-il apparaître, pour la première fois, un nombre considérable de galeries souterraines où mobiliers et vaisselles de pierre (diorite, schiste, albâtre, ...) furent entassés par dizaines de milliers, ainsi qu'un appartement constitué de quelques chambres ornées de faïences bleues. La salle sépulcrale construite en granit rose provenant des carrières d'Assouan se situait, quant à elle, au centre de cette substructure, semblable à un véritable hypogée.
Le creusement de quelques puits et galeries supplémentaires, vraisemblablement destinés à abriter les tombes et effets personnels des membres défunts de la famille royale, sur la face orientale de ce mastaba revêtu de calcaire blanc, s'accompagna inévitablement de l'accroissement de ses dimensions externes : ce massif, dont la hauteur originelle avoisinait les huit mètres, se transforma progressivement ainsi en une pyramide à quatre, puis six degrés, atteignant finalement une hauteur proche de soixante mètres.

Revêtue d'un parement de calcaire fin issu des carrières de Tourah toutes proches, sa silhouette se détachait dès lors nettement de l'horizon désertique bordant la rive occidentale du Nil ; elle surplombait un mur d'enceinte à redans dont la seule et unique entrée, située à l'est, laissait pénétrer la lumière divine, cette clarté propre au Soleil levant. Les parties alternativement rentrantes et saillantes de ce mur d'enceinte - délimitant une superficie rectangulaire de quelques quinze hectares -, n'était d'ailleurs pas sans rappeler l'onde de vie qui, en se propageant à la surface de l'océan d'énergie inerte, avait jadis permis l'élévation du tertre primordial en un lieu sacré de la Terre d'Egypte. Au sommet de cette butte initiale avait été édifiée la première pyramide, la pyramide à degrés du pharaon Djoser, dont les gradins facilitaient l'ascension de son âme en direction des espaces célestes.

L'ensemble de ces innovations - l'emploi de la pierre de taille, la transformation du massif initial en une pyramide à degrés entourée d'une enceinte bastionnée - avaient supposé l'application directe, au travail de la pierre, de techniques auparavant employées à la construction d'édifices en briques crues. Attribuée à un architecte de génie nommé Imhotep, littéralement "Celui qui vient en paix", la réalisation de cette oeuvre monumentale attestait que "ce grand prêtre d'Héliopolis au manteau orné d'étoiles" était passé maître absolu dans l'art des multiples sciences et techniques (architecture, magie, astronomie, médecine,...).

L'empreinte de son talent marqua également la construction de plusieurs autres édifices situés à l'intérieur même de cet imposant complexe architectural : le temple mortuaire accolé à la face nord de la pyramide, au départ de la descenderie, ou encore le serdab réalisé en pierres de taille et abritant une statue du roi assis sur une chaise, au profond regard empreint d'une éternelle sérénité. L'édification de divers autres éléments architecturaux, bien souvent qualifiés de factices, tels les deux Maisons du Sud et du Nord ou bien encore de nombreuses chapelles, à l'intérieur de l'enceinte rectangulaire délimitant ce complexe constitua, quant à elle, une véritable innovation. Au sein de ces édifices pouvait désormais librement circuler, pour l'éternité, l'essence spirituelle de l'être, soit le ka du pharaon défunt.


Une fête particulière, dite du Heb-Sed, était régulièrement célébrée à l'intérieur de cette cour bordée de murs en chicane et de multiples chapelles, au sein desquelles se tenaient autant de divinités. Cette cérémonie jubilaire, qui semble puiser ses origines dans un lointain passé, devait, au travers la pratique de divers rituels, périodiquement assurer la régénération de Pharaon. L'une de ces phases consistait par exemple à reproduire la cérémonie du couronnement royal, au cours de laquelle le roi, après avoir symboliquement donné l'accolade aux 42 divinités présentes, retrouvait un nouveau souffle de vie. Coiffant successivement les couronnes blanche et rouge de la Haute et de la Basse Egypte, il incarnait désormais cette unité retrouvée, une unité spirituelle surpassant toute dualité géographique, et lui permettant d'administrer de nouveau le pays tout entier selon la loi universelle, la règle de Mâat.
A proximité de la cour du Heb-Sed fut érigé un mastaba de grandes dimensions, dont la substructure paraît, en de nombreux points, semblable à la structure interne de la pyramide à degrés. Cette similitude se retrouve, par exemple, dans l'emplacement - central - et le matériau - granit rose - choisis pour la construction de la chambre sépulcrale, à laquelle un puits vertical donne accès. Le fond de ce puits communique également avec un ensemble de couloirs, dont les parois sont ornées de faïences bleues, de stèles fausses-portes, ou bien encore de bas-reliefs représentant le roi dans l'exercice de rituels symboliques. Peut-être l'édification de ce second tombeau s'inscrivait-elle dans le cadre de la fête du Heb-Sed ? A moins qu'elle ne répondît à l'impérieuse nécessité d'abriter les vases canopes renfermant les entrailles du pharaon défunt...

La construction de l'ensemble de ces édifices, auxquels quelques archéologues tentent aujourd'hui de restituer la splendeur passée, constitua une véritable révolution architecturale. Une transformation radicale s'était en effet brusquement opérée dans l'art de construire les monuments funéraires, sous l'impulsion d'un seul architecte de génie nommé Imhotep. Des générations entières d'Egyptiens vouèrent, au cours des dynasties ultérieures, une telle admiration à son oeuvre, qu'il accéda très logiquement, pendant la Période Saïte (672 - 525 avant notre ère), au rang de fils de Ptah, l'artisan de l'univers.

Aucun commentaire: